Beyrouth au coeur

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Extraits
  • Préambule
  • Les gardénias de Raouché
  • Red Shoe et l'imam enturbanné
  • Les ailes coupées
  • Sur la route de Jounieh
  • Un restaurant à la montagne
  • Le parfum d'une ville
  • Ancrage
  • Table des matières
    (avec des liens vers les extraits)

    Nadia Khouri-Dagher
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    Beyrouth au coeur Beyrouth au coeur

    Extraits

    Préambule

    Il m'a toujours semblé extraordinaire que l'on puisse revenir simplement sur les lieux de son enfance, une maison de famille à la campagne, un manège au jardin du Luxembourg, une plage en Bretagne. Mon enfance à moi m'a été confisquée un jour de juin 1967, nous avions embarqué en famille sur un bateau à destination de Marseille, nous étions passés chez le photographe pour un portrait de groupe, mon père ma mère et les quatre filles, ma grand-mère avait pleuré, nous les enfants ne savions pas ce que signifiait ce départ, un voyage en bateau la France ce devait être beau.

    Mes parents étaient arrivés au Liban sept ans plus tôt, Libanais d'Égypte fuyant, comme d'autres, Français, Anglais, Italiens, Grecs, un pays dont ils étaient devenus étrangers depuis l'indépendance. Pour eux comme pour d'autres Levantins d'Égypte, le Liban n'avait été qu'une étape avant d'autres départs. Pour moi, ç'avait été mes premières années d'enfance dans le Liban heureux des années 60.

    Petite fille, en France, il m'arrivait de rêver la nuit de mon pays perdu. Nous partions parfois en vacances à Beyrouth, passant l'été dans l'appartement d'Achrafieh où vivaient encore ma grand-mère et mes oncles maternels. Mais l'été 74 fut notre dernier séjour : l'année suivante la guerre éclatait.

    Pendant des années, j'ai continué à rêver, éveillée, de retourner au Liban. Pour m'en approcher, tant que durait la guerre, j'ai vécu dans d'autres pays arabes -- l'Égypte parentale, la Tunisie méditerranéenne -- ai réappris une langue oubliée, me suis replongée dans ma culture d'origine, en ai fait l'objet de mes études et de mes premiers reportages. Mais sur le Liban d'aujourd'hui je ne voulais rien lire, rien voir : je voulais y aller.

    Un jour de mai 95, après 21 ans d'absence, j'ai fait le voyage tant désiré. Du Liban, je ne connaissais rien finalement. J'étais trop jeune quand la guerre a éclaté, guère préoccupée de politique lorsqu'elle s'est achevée. Pour notre famille, la guerre ç'avait été comme pour tant d'autres la ruine d'oncles et de cousins et leurs extraordinaires reconversions, les arrivées à Paris et les départs, dictés par les fluctuations du conflit, de nombreux parents, les liaisons téléphoniques coupées avec notre famille réfugiée à la montagne, de nouvelles destinations d'émigration pour certains -- Athènes, Riyad, Dubaï -- et la mort d'un cousin, assassiné par les milices, et dont on ne parlait pas. Aux amis français qui demandaient à mes parents à cette époque s'ils ne se faisaient pas trop de souci pour leur famille restée là-bas, ceux-ci répondaient invariablement ce que disaient alors tous les Libanais à leurs amis étrangers : vous savez, les médias exagèrent, c'est calme en ce moment.

    La décision de mon voyage fut prise vite, je partais pour un pays inconnu. La veille du départ j'ai acheté l'unique guide paru sur le Liban depuis la fin de la guerre ainsi que quelques livres sur l'histoire et la guerre du Liban, que j'ai rapportés sans avoir eu le temps de les lire là-bas.

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    Les gardénias de Raouché

    Pour un premier contact avec la ville le soir, c'est à Raouché que j'ai envie d'aller, à la corniche, ancien coeur battant du Beyrouth nocturne, où l'on trouvait, pour tous les âges, les meilleurs glaciers, les restaurants panoramiques, et les boîtes de nuit dont on parlait jusqu'à Paris.

    Surprise d'abord de voir la mer si proche du centre-ville, deux coups de volant et nous y voilà déjà, Beyrouth ville maritime mais petite les distances me semblaient immenses, je me souviens de journées à attendre, alors que nous débarquions enfants de France avec comme seul désir la plage, de ces deux ou trois jours qui nous semblaient comme des éternités avant que l'on nous emmenât à la mer.

    Raouche - cornicheA la corniche, donc, déjà et si vite, plaisir fou de voir la mer dans la nuit, petites lumières des barques dispersées au loin, route qui roule et tourne et monte et descend, comme si la montagne ne s'arrêtait vraiment qu'au contact de l'eau, reliefs géologiques jusque dans la ville.

    Le centre-ville était désert : les Beyrouthins sont venus humer l'air marin. Sur la promenade qui surplombe la mer et épouse les contours de la roche, une foule éparse, couples la main dans la main, jeunes gens juchés sur les rambardes, familles serrées sur des bancs, marchands de mille choses accroupis dans le noir. J'achète un de ces pains au sésame et au thym qui faisaient les délices de mes goûters d'enfant et auquel je n'ai pas goûté depuis plus de vingt ans, à côté on vend des fèves, de la grosse marmite s'échappe l'odeur sucrée et familière du plat populaire. Je déambule sur la corniche, mon pain au sésame à la main, dans le ciel quelques étoiles très haut, les jeunes gens n'importunent pas la jeune femme seule la nuit, sans doute la guerre les a-t-elle habitués à des spectacles plus insolites.

    Sur le terre-plein central un garçon a les bras chargés de colliers de fleurs de gardénias, je lui en prends un, et crois fondre de nostalgie. Nous achetions ces colliers de retour de la plage le soir, et les humions pendant le trajet en voiture jusqu'à la maison, et depuis dans tous mes voyages une fleur de gardénia c'était Beyrouth qui me revenait en mémoire. J'enfouis le nez dans le collier que je tiens des deux mains et je respire avec un bonheur fou ces fleurs que j'adore -- ce soir à Raouché j'ai retrouvé le parfum de mon enfance.

    Sur le trottoir opposé, la modernité a avancé à grands pas, en une enfilade de cafétérias, snack-bars, take-away et pizzerias, violemment éclairés de néons. Sur l'avenue, des voitures qui klaxonnent, une procession de mariage, et un couple de mariés se fait photographier devant la mer la nuit, comme au Caire sur les ponts du Nil, photographies urbaines et nocturnes de noces populaires. La mariée porte le voile islamique, comme les parentes et amies qui l'entourent bruyamment, et elle est maquillée avec excès, comme on maquille ce jour-là les jeunes filles des classes populaires en Orient, maquillage qu'elles portent parfois pour la première fois.

    Dans le restaurant La grotte aux pigeons -- Lagrôtobijoûn dit aussi l'enseigne en arabe -- si fameux autrefois, un autre mariage avec mariée et invitées voilées se célèbre, on entend la musique trop forte, et l'on aperçoit le couple de mariés qui trône immobile et silencieux au milieu de la fête, comme dans tous les mariages populaires.

    Sur la promenade, de nombreuses femmes sont voilées.

    -- Pourquoi viens-tu ici ? m'avait demandé le chauffeur du taxi en m'amenant. Jounieh c'est mieux.

    J'avais deviné qu'il était chrétien, peut-être à cause de son français parfait, surtout parce qu'il était attaché à l'hôtel, dans ce quartier chrétien d'Achrafieh.

    Raouché est à Beyrouth-Ouest, zone musulmane depuis la guerre, Jounieh en zone chrétienne. Raouché l'ancienne noctambule est devenue promenade populaire avec femmes voilées.

    Le restaurant La Terrasse surplombe magnifiquement la mer. Hommos avec beurre Hummos with butter Hummous mit Buter 325 calories annonce la carte, qui date d'avant-guerre, non seulement par son plurilinguisme touristique, mais aussi parce que l'ancien prix transparaît sous le nouveau : le plat de l'ordinaire hommos, qui valait 2,25 livres avant-guerre, vaut 8 000 livres aujourd'hui, première et brutale leçon d'économie sur la terrible dévaluation de la livre au Liban.

    La glace « arabe » de la carte est verte, jaune, rose, et blanche, couleurs vives comme les robes des femmes des milieux populaires, parfums tout orientaux de la pistache, de la rose, du citron vert et de la fleur d'oranger. Les glaces sont nées dans cette région du monde, le mot sorbet vient de sherbet qui signifie sirop, les sultans ottomans en raffolaient, pour eux autrefois les chameaux descendaient chargés de neige de la montagne libanaise, et cette glace arabe au goût unique et aux couleurs insensées me dit à elle seule l'enracinement oriental de ce pays.

    Sur la terrasse, des familles, des groupes d'amies, des hommes, ici on dîne de brochettes et de poissons grillés, là on fume le narguilé en buvant une bière fraîche. A la table voisine, une femme venue avec mari et enfant fume le narguilé, geste inconcevable en public dans tout autre pays arabe, plus loin deux femmes, cigarettes à la main, bavardent en riant avec le serveur, pendant toutes ces années passées dans d'autres pays arabes on me parlait avec admiration et envie de la liberté extraordinaire des femmes du Liban, je sais aussi que la liberté des femmes et les libertés tout court ne peuvent qu'aller de pair, le Liban pays arabe vraiment pas comme les autres.

    Dans la nuit marine, les parfums se mêlent, charbon de bois, tabac sucré des narguilés, fleurs de gardénias, les conversations sont calmes, parfois un rire fuse, douce nuit de printemps, ce soir à part les carcasses d'immeubles aperçues en taxi je ne vois rien de la guerre, la guerre s'est envolée, en ce début d'été.

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    Red Shoe et l'imam enturbanné

    -- Voilà, on est arrivé, où veux-tu que je te dépose ? J'ai mieux regardé à travers la vitre du taxi, une plaque bleue sur un mur délabré indiquait Rue Hamra. Je n'avais pas reconnu l'ancien quartier animé et élégant du Beyrouth d'avant-guerre.

    Dans les années 60 Hamra était l'une des rues les plus chic de la ville comme nous disions alors, nous venions déambuler avec la foule sur les trottoirs, nous asseoir à l'une des vastes et modernes terrasses de cafés autour de glaces composées, nos mères entraient parfois dans les boutiques de mode qui proposaient des marques importées, je me souviens qu'un immense magasin de jouets avait ouvert là, paradis de peluches de trains électriques et de poupées sur trois étages avec des escalators nous n'avions encore jamais vu cela, Hamra était l'artère la plus animée de la ville, foule dense sur les trottoirs, affairement dans les boutiques, embouteillages et klaxons, bavardages et conversations, plaisirs pour tous et pour chacun.

    Il est vrai que nous sommes lundi matin, et les passants sont rares. Mais je ne reconnais plus rien, et peut-être ma mémoire d'enfant avait-elle magnifié la réalité. J'avais gardé le souvenir d'une large avenue, on appelait Hamra les Champs-Élysées de Beyrouth, mais Hamra est une rue moyenne, pas plus large que mille autres dans la ville. Il n'y a plus de cafés plus de terrasses plus de boutiques élégantes, le Wimpy est désaffecté, le HorseShoe a fermé, seul subsiste un café Modka au décor ordinaire. Les cinémas, où l'on venait voir My fair lady ou Un homme et une femme au même moment où ces films sortaient à Los Angeles ou à Paris, ont leurs façades fatiguées, ils proposent des films égyptiens, et les rutilantes machines à pop corn sont cassées. Les boutiques offrent du prêt-à-porter bon marché et du linge de maison trop coloré, ABC jadis si renommé ressemble à ces anciens grands magasins du Caire qui présentent dans leurs vitrines empoussiérées des objets à l'esthétique datée. Quelques bijoutiers subsistent, quelques boutiques de changeurs aussi, des échoppes à sandwichs et à jus de fruits, les trottoirs sont défoncés, les fils électriques apparents, les immeubles fatigués et les femmes voilées, Hamra s'est tiers-mondisée, Hamra aujourd'hui ne ressemble plus qu'à une rue commerçante populaire d'une ville arabe ordinaire.

    Mais passant devant la vitrine d'un magasin de chaussures, je reconnais avec émotion une enseigne familière. Red Shoe était le meilleur chausseur de la ville et nous venions à chaque rentrée scolaire y acheter nos souliers, et aussi à chaque fête des Rameaux car telle était la coutume, aux Rameaux les enfants étaient habillés de neuf des pieds à la tête pour la procession religieuse après la messe, je me souviens de souliers rouges à brides, de souliers noirs vernis, souliers de petite fille sage à qui l'on avait appris à faire la révérence en tenant les deux bords de sa robe devant les invités et en baissant un peu la tête, coutumes religieuses et civiles si vite oubliées lorsque nous sommes venus en France mais qui me reviennent à présent en mémoire. Le magasin est resté étonnamment élégant dans le nouvel environnement du quartier, des modèles pour enfants sont toujours joliment exposés en vitrine, et j'éprouve une joie inattendue face à ce souvenir vivant qui s'offre à mes yeux, un peu de mon Hamra a malgré tout subsisté.

    Mais un imam enturbanné attire mon regard, je ne lui avais pas prêté attention dans ma rêverie. Il couvre les murs de toutes les maisons désaffectées, entoure chaque poteau électrique, je ne le connais pas : il a le turban noir des religieux iraniens. Je remarque alors de grandes banderoles noires aussi, tendues au-dessus de l'avenue, elles reprennent des formules du Coran et sont signées du sigle du Hezbollah . Je reste effrayée devant ce sigle que je vois pour la première fois, l'anagramme en arabe du mot Hezb Allah qui signifie littéralement Parti de Dieu dessine un bras brandissant une mitraillette, idéologie guerrière qui me fait frissonner. Hamra a bien changé, nous sommes à Beyrouth-Ouest, je l'avais oublié.

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    Les ailes coupées

    Pour aller de l'Ouest à l'Est et vice-versa l'on emprunte une voie express qui s'élève à la lisière de l'immense terrain vague qu'est désormais devenu ce qui fut le coeur battant de la ville la plus active de la région arabe : la place des Canons.

    un immeuble, place des canonsJe m'engage sur la place vide comme on plonge dans une mer inconnue, avec un sentiment de curiosité et d'appréhension mêlées, à gauche l'immense dôme d'un cinéma bombardé ne s'est pas écroulé, je me souviens que c'est là que nous avions vu enfants trois ou quatre fois The sound of music, succès fou à Beyrouth à l'époque, sur tous les côtés de la place des immeubles éventrés, squelettes nus, structures n'abritant que du vide entourant la vacance de la place. Des camions de chantier vont et viennent, des ouvriers en casque travaillent dans une tranchée, au fond une église intacte, parfois un immeuble est resté.

    Un parc des expositions est dressé au milieu de ce vide, hangars préfabriqués où se succèdent salons et expositions en tous genres, commerce qui continue au milieu du néant. Aux abords du parc d'exposition, d'immenses panneaux de publicité présentent les dessins du projet urbanistique qui va remplacer l'ancienne place centrale, images parfaites et coloriées de passagiette fleuries, de galeries commerciales modernes et d'immeubles de verre, voitures qui vont et viennent, hommes en complet-cravate et familles en balade, ciel bleu palmiers et voiliers blancs au lointain, ville aseptisée et anonyme que l'on veut pour Beyrouth. (Mais à Beyrouth personne ne fait de bateau à voile, sans doute aurait-on dû le dire aux concepteurs du projet).

    « En détruisant le centre-ville c'est notre mémoire qu'ils veulent effacer, m'avait dit Elias K., notre mémoire après la guerre et leurs responsabilités, mais on n'écrit pas l'histoire avec une gomme ». « Ils veulent construire la pierre au détriment de l'homme » m'avait dit Maria C., et devant ce néant je reste hallucinée, les souks les souks antiques le souk Tawilé le souk el Franj le souk Sursok les cinémas la place les autobus la rue des putains dont on me disait petite fille que c'était celle des couturières car je m'étonnais de n'y voir que des enseignes portant des prénoms féminins, les souks de bijoux aux vitrines remplies d'or, les changeurs assis sur les trottoirs, les cireurs de chaussures aux mains crasseuses et serviles, les marchands ambulants de citronnade qui faisaient tinter leurs gobelets pour attirer les passants, les souks de tissus, le marché aux légumes, tout cela tout ce qui constitue l'âme même d'une ville on a décidé de le raser, de l'anéantir, désormais ce n'est plus vers le passé que vous devez regarder c'est vers le futur, le centre-ville de Beyrouth ressemblera à mille autres quartiers de mille autres villes du monde, le neuf le propre l'ordonné le rangé le chic le cher le moderne le rentable aussi ce sont là désormais les valeurs que l'on veut inculquer aux jeunes Libanais à qui ce projet est destiné, à eux à leurs enfants et leurs petits-enfants, oubliez les arcades ottomanes elles étaient rongées, oubliez les porteurs du marché, garçons misérables portant sur le dos d'immenses paniers d'osier suspendus par une sangle posée sur le front, oubliez les taxis collectifs antiques et brinquebalants, oubliez les petites prostituées bon marché dans leurs petites maisons, oubliez l'orient la paille les fruits l'or les légumes les tissus les senteurs de menthe fraîche le goût du sirop de caroube oubliez le chant du marchand de pastèques le goût des pignons de pin dans le sirop de mûres oubliez l'art de marchander une étoffe de s'asseoir des heures de boire un café et de s'en aller satisfait oubliez de vous mêler à une foule inconnue au petit peuple aux riches aux pauvres aux fonctionnaires aux marchands aux vieilles femmes en noir aux jeunes filles en robes fleuries aux marchands de billets de loterie aux diseuses de bonne aventure aux bourgeoises aux enfants que l'on a bien habillés, désormais Beyrouth est ségrégée, les riches par ici les pauvres par là, sur les jolis dessins montrant le projet du futur centre-ville je n'ai vu ni cireurs de chaussures ni marchands de pépins ni petits kiosques à journaux, la Beyrouth de demain sera, telle une grande blessée que l'on voudrait guérir, aseptisée, hygiénique, stérilisée -- neutre.

    la statue des martyrs, place des canonsMais la statue est toujours là, et c'est par hasard que je la découvre, dans la grande place à côté des camions des halls préfabriqués dans tout ce va-et-vient de chantier je ne l'avais pas vue. La statue est là, je m'en approche, je ne m'en rappelais pas, et je la vois pour la première fois autrement qu'en photo : la statue des Martyrs donnait aussi à la place son nom. Elle est entièrement criblée de balles et d'éclats d'obus, les quatre personnages de bronze ont été gravement atteints par les combats qui ont fait rage ici, et la scène représente justement une scène guerrière, deux personnages couchés par terre comme blessés, et un couple debout, les bras levés, en un geste de victoire.

    Je tourne et tourne encore autour des quatre blessés de bronze, chaque angle me révèle une vision nouvelle, un détail minuscule et important, un bras qui manque, le ciel aperçu à travers une épaule, un large trou déchirant une cuisse. Une émotion étrange me saisit, ces personnages criblés de balles déchirés amputés à l'agonie mais toujours là sont comme le symbole même du Liban aujourd'hui, pays et peuple blessés par la guerre couchés ravagés mais ayant encore la volonté et la force de se mettre debout, pas détruits, vivants. C'est comme si j'avais atteint le coeur de l'ancienne ville, son point le plus essentiel, alors que tout le reste a disparu. Ils ont détruit toute la place toutes les rues tous les immeubles tous les commerces mais ils n'ont pu détruire cette statue, sans doute les démolisseurs eux-mêmes ont-ils également perçu la force extraordinaire de cette statue de bronze, son symbole puissant. Je m'éloigne lentement. Hier le jeune peintre jordanien m'avait dit, parlant du peuple libanais : on lui a coupé les ailes, mais il vole sans ailes.

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    Sur la route de Jounieh

    Dewar's White Label, Air France, Citroën, Banque Geagea, Prosperity Bank, UAP, Digital Computers, Lacoste, Maurice Rached Glaces, Banque Libano-Française, Crésus Disco-club, Kentucky Fried Chicken, Banque de Syrie et du Liban, Longchamp Paris, Diet Gelati, Léon de Luc Besson, Kookaï, Pâtes Barilla, Extension du Réseau d'Eau Conseil du Développement et de la Reconstruction, Hôtel Résidence de France, Free Jug ! Pizza Hut, Maillots de bains Hallak, Maxim's Legend Jeans, Ketchup Shoprite The Real Taste, Najwa Karam en concert, Me and my magnum Motta, BMW, Banca di Roma, Play Boy Amusement Center, Banque Libano-Brésilienne, Pistacherie Abi Aad, Air Lanka main-d'oeuvre philippine sri lankaise, Night Club California, Évian Les Alpes mises en bouteille, Le Nôtre, Hôtel Miami, Macho Jeans, Centre Commercial Sainte-Sophie, Beija Flor Robes de mariées, et aussi : des camionnettes chargées de pastèques arrêtées sur le bord de la route, des palmiers survivant dans un océan de constructions, des jeeps militaires, des marchands de mille casquettes et mille chapeaux de paille de toutes formes et couleurs, Je t'aime reviens moi peint à l'entrée d'un tunnel, un cèdre vert stylisé et Phalanges Libanaises en lettres géantes qui court le long d'un mur et qu'on voit de très loin, et le Christ en haut de la montagne, copie de celui de Rio, on ne sait s'il bénit tout cela ou si c'est d'étonnement devant ce foisonnement qu'il ouvre si grand les bras.

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    Un restaurant à la montagne

    Raymond et Renée m'ont emmenée déjeuner dans l'un des plus beaux restaurants du pays, hospitalité toute orientale pour une parente débarquée. Le lieu est superbe, le décor raffiné, pierres sculptées, fontaines, marbres précieux et jarres antiques. Saveurs retrouvées d'une salade de thym frais, des oiseaux croustillants dévorés d'une seule bouchée, des tomates énormes et sucrées comme j'avais oublié, des crèmes parfumées à l'eau de roses et de fleurs d'orangers, saveurs jamais recréées dans aucun des restaurants libanais les plus réputés de l'étranger, parfum du pays de ses fruits de sa terre de sa sève de son air qui ne peut voyager.

    A l'ombre de tentures, d'immenses tablées réunissent des familles entières comme on n'en voit que dans les banquets de noces en France, dans un jardin plus bas des bonnes surveillent des enfants qui jouent au toboggan ou à la balançoire. Je me rappelle ces déjeuners du dimanche à la montagne, parents enfants oncles tantes cousins cousines en une même famille, nous y passions l'après-midi entière, les adultes restaient des heures à table comme on le fait toujours au Liban, mezzés interminables, multitude de plats se succédant sans fin, fumant le narguilé, sirotant un café turc, nous allions vite jouer autour de jeux d'enfants pareils à ceux-ci, repas en plein air qui ravissaient les petits et les grands, convivialité des jours de congé presque toujours familiale, rites semblables et toujours recommencés -- le bonheur, partagé.

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    Le parfum d'une ville

    Les cris des marchands ambulants qui passent le matin dans les rues de Beyrouth n'ont pas changé, ce sont les mêmes que ceux de mon enfance : allez les courgettes allez les tomates allez les concombres allez les banaaaaanes, en arabe bien sûr, ce sont les mêmes voix et la même musique, je me souviens des paniers que ma grand-mère descendait par une corde de son balcon aux marchands stationnés en bas de la rue, toutes les voisines faisaient de même et le matin c'était un véritable ballet de paniers qui montaient et descendaient des hauteurs parfois prodigieuses au rythme des appels des marchands, sixième étage, huitième étage, je me souviens de l'odeur des aubergines des poivrons et des abricots mûrs, odeurs que je retrouve parfois à Paris en été, passant devant l'étalage d'un épicier arabe, l'enfance ce sont des images mais aussi et peut-être avant tout des odeurs, je me souviens du plaisir fou que j'avais eu à retrouver dans mes voyages au Caire à Amman à Tunis à Tanger ces odeurs de ville arabe, l'odeur du café turc torréfié, presque brûlé, parfumé de cardamome, l'odeur du savon de Marseille en gros cubes qui s'échappe des petites épiceries, et même l'odeur inqualifiable de l'eau dont on arrose les trottoirs pour rafraîchir l'atmosphère les chaudes journées d'été.

    Retrouvant Beyrouth, les odeurs de Beyrouth, le mouvement de Beyrouth, les cris de Beyrouth, les commerçants assis devant leurs boutiques, les mille allées et venues sur les trottoirs, je comprends pourquoi je trouve Paris si froide, si peu une ville pour moi. A Paris les quartiers sont animés de gens qui n'y vivent pas, qui ne font qu'y passer, j'aime Belleville parce que l'on y voit des enfants, que l'on y sent des odeurs de plats en sauce qui mijotent sur un feu, que les commerçants les restaurateurs de rue les boutiquiers ont leurs familles ou leurs amis à leurs côtés, j'aime une ville qui parle qui bouge qui respire comme un être humain, qui sente bon qui pue aussi parfois qui ébouriffe les cheveux qui éreinte qui ravit qui étourdit qui m'entraîne dans une douce rêverie qui m'agace qui m'enchante qui me chasse et puis qui me retient. Beyrouth est tout cela à la fois, ville magique malgré la guerre, à cause même de la guerre peut-être, ville multiple et changeante comme moi et tous ses enfants, raffinée populaire affairiste engourdie efficace nonchalante matinale nocturne désordonnée rapide stimulante relaxante, mille villes en une mille vies possibles quand elle vous prend, mille rêves aussi, Beyrouth ville mirage impossible à figer en une seule image, ville miroir de tous nos désirs venus et à venir, ville-nuage, ville-ciel remplie de tous nos rêves de vie.

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    Ancrage

    Dans l'avion qui me ramène à Paris, je feuillette L'Orient-Le Jour. It's an ideal place to call home, dit une publicité immobilière qui s'étale sur une pleine page, visiblement destinée à des expatriés. Dans le magazine d'Air France, des annonces immobilières proposent des propriétés dans plusieurs régions, Normandie Côte d'Azur Bordelais, des photos en couleurs donnent à voir les maisons avec piscine les manoirs historiques les alléchantes demeures. C'est l'ancrage qui définit l'identité. Telle est l'une des leçons de ce voyage. L'ancrage, malgré toutes les distances tous les éloignements tout le temps écoulé tous les oublis toutes les nouvelles passions et les nouvelles adaptations, depuis des millénaires, pour nous les Libanais.

    Je me suis rappelée cette journée passée à Byblos. J'étais arrivée en fin d'après-midi, la lumière était douce, et la mer bleu marine. Je me suis longtemps promenée dans le quartier ancien qui domine la mer, parmi des villas aux jardins merveilleux, goûtant la paix du lieu. Byblos - le vieux portJe suis descendue par un vieil escalier de pierre sur le port, des barques multicolores étaient amarrées comme depuis toujours, un pêcheur assis à l'ombre préparait ses filets. Un bateau partait, j'ai embarqué, une heure de promenade dans les eaux bleu foncé. Je n'entendais pas les familles bruyantes qui se photographiaient, les chansons chantées, les cris les apostrophes. Je regardais la mer, les vagues scintillantes, l'entrée du port qui s'éloignait. Après la promenade j'ai marché sur les remparts puis je me suis assise, face au large, émue étonnamment de ce lieu où ne m'attache aucune affection, mais vivant pleinement la beauté et le symbole du site, ville minuscule et capitale où naquit la civilisation phénicienne, fondatrice de la Méditerranée, culture à laquelle je m'identifie plus que tout, celle du plaisir de vivre, du goût pour la beauté des moments et des choses, de la contemplation solitaire de la joie exprimée du partage et de la communication avec les autres aussi.

    Je ne possède pas de maison, et n'ai jamais eu envie de me fixer en un lieu. Mais à Byblos ce jour-là pour la première fois de ma vie j'ai rêvé d'avoir une maison, pour regarder la mer, à l'infini, comme mes ancêtres auxquels je suis reliée, pour revenir toujours, même après des années.

    Beyrouth mai 1995 -- Paris décembre 1998

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    Tyr - ruines romaines
    L'auteur à Tyr


    Nadia Khouri-Dagher - Beyrouth au coeur

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